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Morale et raison (voir aussi les commentaires)
Deming a contribué à la transformation de l'économie en faisant appel à la raison, pas à la morale. La raison, c'est la manière la plus sûre de parvenir à ses fins. La morale, c'est autre chose.
Le premier effet bénéfique des méthodes de Deming fut le progrès extraordinaire des technologies de l'automobile et de l'électronique, progrès réalisé par les industriels japonais après la seconde guerre mondiale. Deming ne leur a donné aucune leçon de morale ; il leur a simplement indiqué comment le Japon pouvait occuper une place importante sur le marché mondial grâce à une approche rationnelle, en commençant par l'amélioration de la qualité. Il leur a appris à « guider les meilleurs efforts ». On a vu que les industriels américains et européens, imbus de leur puissance, ont tardé à suivre cette approche malgré les exhortations de Deming. Ils en ont tout de même profité.
Les méthodes de Deming sont à l'origine de bien d'autres progrès matériels concernant notre vie de tous les jours. En revanche, on peut estimer que certaines méthodes de Deming appliquées au cours des trente dernières années ont eu de nombreux effets nuisibles sur la sécurité, l'environnement et la qualité de vie. Rien d’étonnant à cela. Parmi les participants aux séminaires de quatre jours que Deming donnait aux Etats-Unis dans les années 80, on voyait régulièrement des ingénieurs militaires. Il est bien évident qu'ils ont mis en oeuvre les méthodes de Deming pour perfectionner leurs systèmes d'armement, leurs bombes, leurs missiles et leurs avions. On voyait aussi des ingénieurs chimistes dont les entreprises produisaient des pesticides et des semences OGM vendues dans le monde entier. On a vu des managers dont l'entreprise est devenue tristement célèbre à la suite d’une catastrophe qui a gravement pollué l'environnement et fait des milliers de morts. Pendant une dizaine d'années, toutes les grandes entreprises américaines ont envoyé dans ces séminaires leurs meilleurs ingénieurs et leurs meilleurs managers pour apprendre les méthodes de Deming. Avec quels résultats ?
On peut objecter que si ces entreprises ont fait des dégâts, c’est parce qu’elles n’ont pas appliqué toutes les méthodes préconisées par Deming et respecté tous ses principes. Il est vrai que les points 8 à 12 sur la liste de ses 14 points sont rarement suivis. Dans les entreprises, en France comme aux Etats-Unis, les barrières entre les services, les objectifs chiffrés, les notes et les classements existent toujours, et toujours davantage. S’ils étaient supprimés, l’organisation serait certainement plus efficace pour atteindre son but et les salariés seraient peut-être mieux traités, mais les effets nuisibles ne disparaîtraient pas. Car ce n’est pas pour introduire une certaine morale dans l’organisation que Deming a énoncé les points 8 à 12, c’est pour augmenter son efficacité économique. En effet, la concurrence interne et les efforts des salariés pour obtenir de bonnes notes ne sont que de l’énergie perdue. Le secret, c’est la coopération.
Donc pas d'angélisme à propos de Deming. Une entreprise peut utiliser les méthodes de Deming à des fins totalement immorales, ce qui fut notamment le cas des grandes banques américaines à l’origine de la crise économique. Deming a dit : « pas de but, pas de système ». En d’autres termes, une entreprise bien gérée a nécessairement un but. Dans leurs rapports annuels aux actionnaires, beaucoup de dirigeants affichent ce but vertueux sur papier glacé : « toujours être au service du client ». C’est souvent un gros mensonge. Il est important de démasquer le véritable but de l’entreprise, et c'est là que la morale doit intervenir.
Nous recevons peu de commentaires des Afédiens. Nous souhaitons que ce billet soit l’occasion d’exprimer vos préférences. Parmi les nombreux sujets qui sont abordés dans notre communauté, veuillez nous dire en quelques lignes ceux auxquels vous donnez la priorité.
Commentaire de Jean-Michel RICORDEAU le 08/05/2012
J'utilise les méthodes de Deming en entreprise individuelle, ce qui résout le problème du décloisonnement des fonctions et des services…
Pour la morale, je me suis spécialisé dans les transferts méthodologiques vers la santé et plus exactement le Développement Durable de la Très Bonne Santé. Les résultats sont très différents de ceux de la santé publique qui n’utilise pas cette approche pour diverses raisons. Dans l’expérience que je mène en santé depuis janvier 2009, Deming donne raison à Pareto : 80% des activités de santé publique sont évitables.
Depuis 2005 j’ai créé un outil complémentaire que j’appelle le PDCA 4x4 qui comporte 4 roues qui doivent fonctionner simultanément pour que l’organisation quelque soit sa taille puisse aller le plus droit possible. C’est bien le pilote du 4x4 qui va faire une utilisation morale ou non de son système qualité.
Vous pouvez retrouver des informations sur cette approche sur www.developpement-durable-de-ma-sante.fr
Commentaire de Jean-Marc CHANEL le 15/05/2012
"Il est important de démasquer le véritable but de l’entreprise."
Cette remarque me paraît essentielle. Elle renvoie au premier des 14 points.
J'ai souvent observé à ce propos une confusion entre but et moyen pour atteindre le but. C'est ainsi que près de la moitié de mes étudiants sont convaincus que le but d'une entreprise, c'est de faire du cash. Rien d'étonnant hélas quand certains ténors du CAC40 n'ont pas de scrupules à imposer à leur groupe comme objectif annuel principal l'augmentation du "free cash flow". Les entreprises sont ainsi les otages de dirigeants avides qui font une alliance avec les actionnaires pour considérer l'entreprise uniquement comme un actif financier.
Je connais une entreprise dont le but est de garantir du travail à ses salariés et à leurs enfants, là dans le village près duquel ils vivent, avec l'exploitation optimisée de savoirs-faire en alliage cuivreux et une importante recherche-développement pour de nouveaux produits et débouchés. Depuis trente ans, la rentabilité de cette PME de 600 salariés bien rémunérés est à deux chiffres, grace à la mise en oeuvre pragmatique d'un management conforme aux 14 points de Deming.
Education et démocratie
Le marquis de Condorcet (1743-1794) est un homme de la Révolution dont on ne mesure pas toujours l’importance. Mathématicien de haut niveau, il fut appelé au ministère des Finances par Turgot en 1774. En 1789, après la prise de la Bastille, il fut élu au conseil municipal de Paris, puis, en 1791, député de Paris. En 1792, il a présenté à l’Assemblée législative un projet de réforme du système éducatif visant à le placer le système sous l’autorité d’hommes de science indépendants du pouvoir qui seraient les garants des libertés publiques dans l’éducation. Jugé contraire aux vertus républicaines et à l'égalité, le projet fut rejeté. Il était membre du parti majoritaire à l’Assemblée législative, celui des Girondins. Mais en 1793, le parti d’opposition, celui des Montagnards, conduit par Robespierre, s’empara du pouvoir. Condorcet fut condamné pour trahison. Il se cacha à Paris pendant quelques mois, puis il fut arrêté et mourut en prison à Bourg-la-Reine le 29 mars 1794.
Condorcet est l’auteur de nombreux ouvrages, tant scientifiques que politiques. Parmi ceux-ci, cinq mémoires sur l’instruction publique, qu’il considérait à juste titre comme une question d’importance capitale. Selon Condorcet, il est impossible d’instaurer une véritable démocratie sans une instruction publique libre de toute idéologie et égale pour tous. Voici un passage très éclairant sur la corruption :
Les institutions les plus justes, les vertus les plus pures ne sont, pour la corruption, que des instruments plus difficiles à manier mais plus sûrs et plus puissants. Or, tout son pouvoir n’est-il pas fondé sur l’ignorance ? Que ferait-elle en effet, si la raison du peuple, une fois formée, pouvait le défendre contre les charlatans que l’on paye pour le tromper ; si l’erreur n’attachait plus à la voix du fourbe habile un troupeau docile de stupides prosélytes ; si les préjugés, répandant un voile perfide sur toutes les vérités, n’abandonnaient pas à l’adresse des sophistes l’empire de l’opinion ? Achèterait-on des trompeurs, s’ils ne devaient plus trouver des dupes ?
Les programmes d’austérité qui affectent tous les pays d’Europe conduisent à une réduction des dépenses des Etats. Il en résulte que la qualité de l’éducation nationale est partout menacée. Le pays plus exposé actuellement est la Grèce. Si son système d’éducation nationale est détruit, comme on peut le craindre, les connaissances scolaires seront réservées aux classes favorisées et ce pays retournera en quelques années aux pires moments de la dictature. C’est un danger qui menace tous les pays d’Europe, même la France. Le plus bel exemple de ce qu’il ne faut pas faire est donné par le Chili : c’est l’un des pays où l’éducation est la plus chère et la plus inégalitaire au monde, d’où il résulte que le populisme est roi. C’est pourquoi, en ces temps difficiles, il ne faut pas que le budget de l’Education nationale soit subordonné aux contraintes d’une gestion purement comptable du budget de l’Etat, comme c’est actuellement le cas. L’avenir de notre démocratie est en jeu.
Com-pé-ti-ti-vi-té !
La campagne électorale a ranimé le débat sur la compétitivité des entreprises. La comparaison avec l’Allemagne est éloquente : notre commerce extérieur affichera en 2011 un déficit de l’ordre de 50 milliards d’euros (les statistiques n’ont pas encore été publiées), tandis que celui de l’Allemagne affichera un excédent de l’ordre de 150 milliards d’euros.
Deux théories s’opposent pour expliquer cette différence. D’un côté, on affirme que la compétitivité des entreprises sur le marché international dépend essentiellement du coût du travail. De l’autre, on affirme qu’elle dépend moins du coût du travail que de la qualité et de l’innovation.
La première théorie est partagée par le Medef et le gouvernement. On peut la résumer par ce que Dominique Seux écrit dans Les Echos le 19 janvier 2012 : « Dire que ce sujet [le coût du travail] n’est pas un problème, comme l’ont répété mercredi certains syndicats et le PS, est quand même étonnant. » Le journaliste ajoute que le coût du travail - selon Jean-Louis Beffa et Louis Gallois - est moins élevé en Allemagne qu’en France, que la compétitivité du coût salarial en France - selon le patronat et les syndicats - s’est dégradée de 20% depuis dix ans par rapport à l’Allemagne, et que le taux de cotisations sociales est deux fois plus élevé en France qu’en Allemagne. Il conclut en imputant au coût du travail la disparition des usines françaises de batteries pour automobiles (ce qui est inexact).
Dans le même esprit, le chef de l’Etat a déclaré au cours de son entretien télévisé de dimanche soir que le Premier ministre, « pour atténuer le problème de compétitivité des entreprises françaises », proposera au Parlement le vote de deux réformes structurelles. La première sera le transfert d’une partie des cotisations patronales sur la TVA et sur la CSG ; la seconde sera la possibilité pour une entreprise de modifier les temps de travail et les rémunérations des salariés par simple accord entre la direction et les partenaires sociaux. Quand cet « accord productivité emploi » sera autorisé par la loi au niveau de chaque entreprise, ce sera une importante libéralisation du code du travail.
La seconde théorie, très différente, est partagée par le Parti Socialiste et le Modem. On peut la résumer par ce que Pascal Lamy écrit dans Challenges le 23 janvier 2012 : « Les Allemands vendent dans le monde à peu près la même chose que les Français dans un certain nombre de cas, sauf qu’ils le vendent plus cher », explique-t-il. Pour lui, la différence de compétitivité entre la France et l'Allemagne n'est pas tellement liée au coût du travail. C’est essentiellement pour des raisons de qualité, grâce à un plus grand « investissement dans les réseaux de distribution », à une plus grande « constance dans la relation commerciale » et à un nombre plus important de petites et moyennes entreprises présentes à l’export. « Au fond, conclut-il, si j’avais une recommandation à faire, c’est la frontière technologique, éducation, innovation, qualification, formation. C’est tout cela qui fait la différence, et c’est là qu'il faut que la France investisse pour rester dans la course dans le monde d’aujourd’hui. »
Faut-il préciser que nous sommes entièrement d’accord avec la seconde théorie ?
« Partout dans le monde, disait Deming, l’ouvrier a toujours eu conscience que la qualité est la principale source de compétitivité. Il sait aussi que les défauts qui atteignent le consommateur feront sortir son entreprise du marché et lui feront perdre son emploi. » Il disait encore : « Les chiffres les plus importants pour diriger une entreprise sont inconnus et inconnaissables. »
Commentaire de Jacques JONKERGOUW le 30/01/2012
Pour alimenter la seconde théorie, j'ai entendu il y a une dizaine de jours, dans un débat télévisé où il était question de différences entre la France et l'Allemagne, une dame (dont je n'ai pas noté l'identité) qui précisait qu'à la différence de l'Allemagne la France se contente de « mettre des produits sur le marché » alors que l'Allemagne, beaucoup plus proche de ses clients, les utilise pour améliorer ses produits en permanence. Est-ce cela ce que vous appelez « constance dans la relation commerciale » ? Cela confirmerait que la France n'a encore rien compris à Deming !
Autre chose qui a été soulignée : lorsque les directeurs des grandes entreprises allemandes prospectent à l'étranger, ils emmènent systématiquement les directeurs des sociétés plus petites qui travaillent pour elles. Je crois aussi que c'est une différence importante car cela permet de les faire connaître. On n'emmène pas que les copains du CAC 40 !
Commentaire de Jean-Marie GOGUE le 08/02/2012
C'est surtout dans l'automobile et l'électroménager que les produits allemands ont une meilleure réputation de qualité et de fiabilité que les produits français. Ce sont des secteurs où il faut parfaitement connaître les désirs des consommateurs et en tenir compte. Mon expérience personnelle m'a montré que les sociétés françaises ont une certaine faiblesse dans ce domaine. Elles auraient intérêt à suivre les conseils de Deming pour se mettre à l'écoute de "la voix du client".
Le modèle rhénan (Notes de lecture)
LE SEUIL vient de publier un livre de Jean-Louis BEFFA intititulé La France doit choisir. L’auteur, président d’honneur de la compagnie Saint-Gobain, distingue quatre modèles économiques des Etats :
Le modèle libéral-financier. Exemple : le Royaume-Uni
Le modèle commercial-industriel. Exemple : l’Allemagne
Le modèle rentier. Exemple : la Russie
Le modèle autocentré. Exemple : le Brésil
Une présentation détaillée des quatre modèles économiques occupe la première partie. Dans la deuxième partie, l’auteur donne une vision panoramique du monde en sept chapitres consacrés respectivement à la Chine, aux Etats-Unis, au Japon, au Brésil, à l’Inde, à la Russie, au Royaume-Uni et à l’Allemagne. La France fait l’objet de la troisième partie, avec comme corollaire l’Europe.
Cet ouvrage est libre de toute idéologie. Bien entendu, les idéologues de droite diront que l’auteur est de gauche, et les idéologues de gauche diront que l’auteur est de droite. Dans un texte d’une exceptionnelle densité, factuel, sans fioritures, il fait comprendre l’état du monde actuel et il avance des prévisions à long terme sur son évolution. Il met en lumière les rapports de force entre les Etats en soulignant leurs points forts et leurs points faibles.
La France est longtemps restée fidèle au modèle commercial-industriel. C’est à partir de 1980 qu’elle a adopté le modèle libéral-financier, en espérant ainsi qu’elle pourrait s’adapter à la mondialisation de l’économie. Dans la troisième partie, l’auteur montre que la France est actuellement partagée entre les deux modèles, ce qui explique, à son avis, le déficit croissant du commerce extérieur.
L’auteur propose à la France de revenir au modèle commercial-industriel, nommé de façon plus imagée le "modèle rhénan". Première proposition : mettre davantage en valeur l’art de vivre ; c’est une singularité française qui correspond à une demande mondiale. Deuxième proposition : valoriser des industries nouvelles destinées à économiser l’énergie afin de réduire le déficit de la balance commerciale. Troisième proposition : mettre fin par voie réglementaire à la primauté absolue des actionnaires dans les entreprises en favorisant un actionnariat stable sur le long terme.
PDCA
Qui n’a jamais lu ces quatre lettres ? Depuis un demi-siècle, l’acronyme PDCA désignant la séquence « Plan, Do, Check, Act » est devenu le symbole du management à la japonaise.
C’est en 1983 que le public français a découvert le cycle PDCA grâce au livre de Kaoru Ishikawa publié par l’AFNOR : TQC, la Qualité à la Japonaise. Le leader du mouvement qualité (connu notamment par le diagramme qui porte son nom) y explique le fonctionnement de ce qu’il nomme « cycle de contrôle », un concept révolutionnaire introduit au Japon par Deming en 1950. Ce n’était pas Deming lui-même qui avait fait cette découverte, mais son ami Walter Shewhart, chercheur aux Bell Telephone Laboratories, en 1931. Celui-ci, dans un livre publié aux Etats-Unis en 1939, compare son cycle de contrôle avec la méthode scientifique pratiquée dans les laboratoires de physique et de biologie. Comme beaucoup d'autres découvertes, le cycle de contrôle a attendu plusieurs décennies avant d’être pratiqué à grande échelle, principalement dans les entreprises asiatiques.
A partir de 1983, les livres et les articles en français sur le cycle PDCA se sont multipliés. Sous le nom « Roue de Deming » il est généralement présenté comme « une méthode pour améliorer la qualité dans une organisation ». Il est souvent illustré par un dessin sur lequel on voit une roue marquée des quatre lettres gravissant une pente, un taquet l’empêchant de repartir en arrière. A qui la méthode est-elle destinée ? Les auteurs restent dans le vague, mais tous les exemples qu’ils donnent suggèrent que c’est une méthode de résolution de problèmes à l’usage d’un groupe de travail sur la qualité.
Cela n’est pas exact. Ishikawa utilise effectivement le terme « cycle de Deming », mais c’est pour désigner tout autre chose qu’une simple méthode de résolution de problèmes : il s’agit du cycle de vie du produit, que Deming présente ainsi : (1) Concevoir le produit, et le reconcevoir. (2) Le fabriquer. (3) Le mettre sur le marché. (4) Le tester en service, apporter des améliorations. Le cycle de Deming tourne indéfiniment. Nous sommes donc très loin des présentations habituelles du cycle PDCA, car c’est tout le management de l’entreprise qui est mis en cause.
Quant au « cycle de contrôle » japonais, il ne faut pas non plus le voir comme une méthode de résolution de problèmes, mais comme une méthode de management qui doit être utilisée à tous les niveaux d’une organisation. Ecoutons encore Ishikawa. Les quatre étapes sont : (1) Plan : déterminer les objectifs et les méthodes nécessaires pour les atteindre. (2) Do : mettre le personnel au travail en lui donnant une formation adéquate. (3) Check : vérifier les effets. (4) Act : faire les modifications nécessaires avant de passer au tour suivant.
Le cycle PDCA se présente donc au Japon sous deux aspects différents : le cycle de Deming, qui concerne la genèse du produit et son devenir ; le cycle de contrôle, qui concerne le management de l’entreprise jusqu’au plus haut niveau.
Nous invitons les adeptes du PDCA à revoir leur copie.
Le dégustateur et le cuisinier
Il existe un admirable enregistrement des sonates pour violon et clavecin de Bach par Yehudi Menuhin, George Malcom (clavecin) et A. Gauntlet (viole de gambe). Cet enregistrement n'a jamais été réédité en CD par EMI. C'est là une chose scandaleuse, car c'est la plus extraordinaire version de ces œuvres et l'un des plus beaux enregistrements de Menuhin. On peut voir là un des effets pervers du fait que tout dans l'entreprise est aujourd'hui aux mains du chef du marketing. Pourquoi, entre tous les enregistrements de l’immense artiste qu’était Menuhin, a-t-on omis justement celui-ci ? Ignorance, incompétence : voilà tout.
Révoltez-vous consommateurs : ce n'est pas le producteur (le cuisinier), mais l'usager (le dégustateur) qui est légitimement compétent, dit Aristote, pour juger de la valeur gastronomique du repas. La société dite de consommation réussit à observer cette règle en apparence, tout en la retournant en réalité, simplement au moyen d'une suffisante extension de l'ignorance : si le consommateur ignore l'existence de certaines valeurs d'usage (= biens de consommation), il choisira ce qu'on lui offre, dans une complète illusion de liberté, et c'est donc le producteur qui lui imposera sa loi. Les gigantesques budgets de la pub (2ème budget mondial après celui des ventes d'armes) servent à çà. Pourquoi existeraient-ils, sinon? Le « marketing » sert en apparence à sonder les besoins de l'usager, afin que la valeur d'échange (la marchandise), vienne s'accorder au besoin et à la valeur d'usage, mais cette démarche, présentée comme connaissance rationnelle et objective là où elle est enseignée, est en réalité faussée dans le principe : la pub éclaire violemment un espace de produits limité et maintient dans l'obscurité une quantité considérable d'alternatives à ces produits, de sorte qu'ensuite il semble en effet que c'est toujours le goût ou le besoin du consommateur qui fait loi et qu’il a le choix.
La direction du marketing finit ainsi par être elle-même aussi ignare que le public dont elle cultive l’ignorance, de la même façon que le déclin de l’école, qui est un des leviers majeurs du pouvoir de l’oligarchie, finit par entrainer le déclin intellectuel des puissants eux-mêmes. Si au plan économique les uns sont tirés vers le bas, tandis que les autres s’enrichissent follement, au plan culturel et même moral, tout le monde décline. L’affichage d’une certaine grossièreté, de démagogie délibérée, finit par devenir une posture naturelle et tourner en barbarie. Au mieux, beaucoup de ceux qui prétendent nous dominer ont une certaine malice, mais ils sont souvent d’une vulgarité sans nom et d’une bêtise agressive.
Aristote suivait son maître Platon pour qui la raison demande que la fabrication soit toujours subordonnée à l’usage : c’est du flûtiste que le menuisier apprend comment il doit fabriquer la flûte. C’est cette relation hiérarchique naturelle que le marketing dominant dit vouloir observer mais qu’il s’emploie en réalité à renverser avec la dernière violence, afin d’imposer aux consommateurs ses produits. Ce désordre induit un gaspillage matériel et humain gigantesque et nous coûtera bien plus cher que le remboursement de la dette.
Les agences de notation
Moody’s, Standard & Poor’s et Fitch Ratings sont des sociétés privées dont le métier est d’évaluer la solidité financière des Etats et des banques. Elles existent depuis longtemps, mais elles étaient inconnues du public avant la crise. Comme chacun sait, leur travail d'analyse aboutit à des notations, la note la plus haute étant le "triple A".
Il est singulier de voir des sociétés privées jouer un tel rôle en politique, mais ce n’est pas une pratique répréhensible. On admet bien que Michelin attribue des étoiles aux bons restaurants. Ce qui est condamnable, c’est de juger de la capacité d’un Etat ou d’une banque de rembourser ses dettes. Quand un restaurant obtient trois étoiles dans le Michelin, cela signifie que sa qualité actuelle, vérifiée par un inspecteur, mérite trois étoiles. Le Michelin ne préjuge pas de la qualité future. Quand un Etat perd son "triple A", cela signifie qu’une agence de notation prédit qu’il lui sera difficile de rembourser ses dettes. Dans le premier cas, la note est fondée sur des faits ; dans l’autre elle provient des cogitations fumeuses d’un groupe d’experts qui prétendent voir dans l’avenir. Ce qui est encore pire, c’est que la prédiction est auto-réalisatrice, puisque le marché impose aussitôt des taux d’intérêt plus élevés, ce qui rend finalement impossible que l’Etat puisse rembourser ses dettes. D’ailleurs il serait préférable de dire "les spéculateurs" plutôt que "le marché" car on sait que 98 % des transactions financières sont purement spéculatives.
Les notations des agences sont en contradiction avec le premier théorème de Shewhart : « dans une situation instable, aucune prévision n’est possible tant que la stabilité n’est pas établie ». Or la finance mondiale est dans une situation instable, pour ne pas dire chaotique, et chaque annonce des agences de notation fait encore augmenter le chaos.
Nous avons entendu des responsables politiques mettre en cause la légitimité des agences de notation. Ils proposent la création d’une agence de notation européenne qui serait un organisme public, à la différence de Moody’s, Standard & Poor’s et Fitch Ratings. Cela ne changerait rien au problème : les spéculateurs sont parfaitement libres de suivre l'avis d'une agence de notation qui va dans le sens de leurs intérêts, c’est-à-dire d’un profit maximum.
Sortir du chômage
Deux de nos amis viennent de sortir du chômage. Mieux encore : ils ont un CDI. Bonne nouvelle. Mais nous pensons à d'autres, ceux qui sautent d'un emploi précaire à un autre emploi précaire, et qui ont perdu l'espoir de trouver un jour un emploi stable. Parmi les entreprises, certaines font des efforts pour embaucher des jeunes et garder autant que possible leurs vieux salariés ; d'autres ne font aucun effort. Trop souvent, les vieux salariés sont jetés comme des objets inutiles. Trop souvent, les jeunes salariés sont exploités par des patrons sans scrupules.
Il faut ajouter une troisième catégorie: les entreprises dont les patrons sont NULS. Témoin ce reportage paru récemment dans un journal. En Ardèche, près de Valence, deux usines emploient plus de mille personnes qui font vivre toute la région. Elles appartiennent à des groupes familiaux. Leurs directions respectives ont décidé de délocaliser les productions en Extrême-Orient, parce que délocaliser, c'est à la mode. Les syndicats luttent, sans grand espoir.
Le management de Deming pourrait sauver ces usines. Mais les patrons et les petits chefs de ces usines se moquent bien de toutes les théories de management. Mentalité de boutiquiers !
Quelques petits patrons de Morez, dans le Jura, avaient délocalisé leur production de lunettes. Quand ils ont vu ce que leur coûtait cette décision imbécile, ils ont rapatrié la production. Si en plus ils adoptent la théorie de Deming, ils vont devenir riches !
Commentaire de Jean-Marc CHANEL le 28/11/2011
Pourquoi l'entreprise LEJABY, fabricant de la lingerie fine pour des marques telles que Lejaby, mais aussi Calvin Klein, Valentino Intima, etc... est-elle entrain de de fermer 3 de ses 4 sites de production, en délocalisant ses productions en Tunisie, Maroc, Pologne et Chine?
En 2008, la société Lejaby qui appartenait au groupe américain Wameco a été vendu au groupe autrichien Palmers. Evidemment un nouveau PDG a été nommé. L'actuel, un Suisse nommé Thomas Weber, depuis combien de temps est-il en poste? Où a-t-il son bureau? Où habite-t-il? Son principal travail consiste à gérer un procès à Wameco qui aurait trompé le groupe Palmers sur l'état de Lejaby. Ce directeur a-t-il quelque expérience du marché et de la fabrication de sous-vêtements? En l'occurence, sur la base de ces quelques infos que j'ai trouvées sur Internet, il apparait que la ruine de l'entreprise Lejaby n'est pas imputable aux ouvrières en colère mais bien au zapping des dirigeants (maladie dénoncée par Deming comme mortelle) ainsi qu'à leur absence de leadership (au sens du 7ème point des 14 Points de Deming).
En ce qui concerne la cessation de paiement au 31 mai du groupe GPV, spécialisé dans la production d'enveloppes, de quoi s'agit-il?
L'actionnaire unique RDBA détient 92,22% du capital de GPV. RDBA a lui-même pour actionnaires 7 établissements bancaires et financiers. Quelle est la cause de cette situation? Le groupe a 5 usines + 2 Business Units en France, une usine en Angleterre et une autre en Roumanie, pour tous les pays d'Europe de l'Est. Y a-t-il eu zapping des dirigeants? Je ne sais.
Il n'est pas impossible que la diminution du courrier postal suite à l'essor des échanges électroniques ait imposé une diminution des productions d'enveloppes. Cependant, le rôle des dirigeants, d'après Deming (voir le premier des 14 Points), ce n'est pas seulement de superviser les opérations d'aujourd'hui mais surtout d'anticiper, de prévoir les nouveaux produits & services qui assureront la pérennité de l'entreprise. Les dirigeants de GPV ont-ils investi dans la recherche & développement, dans des produits & services innovants? Ont-ils prévu de redéployer une partie de leur activité vers ces nouveaux produits & services?
Mes analyses vous semblent-elles exactes, complètes? Quelqu'un a-t-il connaissance d'autres éléments factuels qui permettent de confirmer ou infirmer les hypothèses explicatives que j'ai avancées?
La question se pose sur la publicité que notre association pourrait faire sur de telles analyses, sur ces cas et sur d'autres.
Commentaire de Jean-Luc FOURNIER le 04/12/2011
Des entreprises sans usines
Nous avons perdu en 10 ans la moitié de notre production industrielle ; depuis 2002, plus de 500 000 emplois industriels ont été détruits, nous déposons trois fois moins de brevets que les Allemands. Mais cela n’est pas arrivé par hasard : rappelons nous la stratégie annoncée le 26 juin 2001 par le Président d’Alcatel, une entreprise sans usine, la création de valeur était ailleurs que dans la production. Cette stratégie de vouloir garder les centres de Recherche et Développement en France et de délocaliser la production dans les pays comme la Chine devait être, selon lui, l’alpha et l’oméga de la politique industrielle française.
Deming, lui, préconisait de faire travailler ensemble les services de conception de production et de marketing de façon à innover et développer les emplois. Comment innover quand on ne connait plus les problèmes de fabrication et quand on ne sait pas ce que pensent les clients ? Heureusement, en France, des entreprises familiales à taille intermédiaire appliquent avec succès ce que disait Deming. Dans le journal des entreprises, on peut lire par exemple l’histoire de l’entreprise PCM créée en 1932 et qui figure aujourd’hui parmi les leaders mondiaux en pompes volumétriques et équipements de gestion de fluides. Mais déjà la Chine que l’on nomme « l’usine du monde » crée des centres de recherche grâce au savoir faire acquis en produisant les biens pour nous, français. Sans une volonté forte de créer des entreprises avec usines il sera difficile de développer des emplois en France.
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